Qu’est-ce que la culture du faux ?

 Qu’est-ce que la culture du faux ?

            Quel rapport entre ce « non-dit » que veut dire Le Livre Libre, cette citation de Charles Renouvier sur le peuple dont « on » veut qu’il ignore et cette expression de « culture du faux ». Le « faux en histoire » ne signifie pas que toute l’histoire est fausse, qu’elle ne serait faite que de mensonges et d’inventions, mais seulement que toute l’histoire est faussée et ce constat n’est en rien une nouveauté. On peut se rappeler, par exemple, cette réflexion d’un personnage du roman de Balzac, Les illusions perdues, paru en 1848, qui dit : «  Il y a deux histoires : l’histoire officielle, menteuse, qu’on enseigne, l’histoire « ad usum delphini », puis l’histoire secrète où sont les véritables causes des événements, une histoire honteuse ». Un siècle avant, en 1762, dans un texte que, précisément, l’histoire littéraire officielle place soigneusement à l’arrière-plan, la « Lettre à Christophe de Beaumont », Jean-Jacques Rousseau écrit : « J’ai cherché la vérité dans les livres ; je n’y ai trouvé que le mensonge et l’erreur. J’ai consulté les auteurs ; je n’ai trouvé que des charlatans qui se font un jeu de tromper les hommes (…) toute l’instruction publique tendra toujours au mensonge tant que ceux qui la dirigent trouveront leur intérêt à mentir (…) Quel est dont l’objet de vos collèges, de vos académies, de tant de fondations savantes ? Est-ce de donner le change au peuple, d’altérer sa raison d’avance et de l’empêcher d’aller au vrai ? Professeurs de mensonge, c’est pour l’abuser que vous feignez de l’instruire, et, comme ces brigands qui mettent des fanaux sur des écueils, vous l’éclairez pour le perdre (…) J’ai toujours vu que l’instruction publique avait deux défauts essentiels, qu’il était impossible d’en ôter. L’un est la mauvaise foi de ceux qui la donnent et l’autre l’aveuglement de ceux qui la reçoivent (…) j’ai vu dans la religion la même fausseté que dans la politique et j’en ai été beaucoup plus indigné (…) »

          C’est dans le double domaine de la politique et de la religion, par le biais de l’histoire et de la philosophie que Le Livre Libre a entrepris de partir à la quête de la vérité, ou si l’on préfère en croisade contre le faux qui n’est pas exactement ce que Rousseau appelle le mensonge ou la mauvaise foi.

Chacun avec sa manière propre de nombreux auteurs ont consacré d’immenses efforts à lutter dans le même but : des écrivains, des historiens, des philosophes, des sociologues; dans les œuvres récentes, il serait facile d’accumuler les citations d’auteur tels Foucault, Bourdieu, Althusser, de Certeau, etc. Ce que disent de tels auteurs n’est rien d’autre que ceci : le savoir n’est pas libre, il est sous le contrôle de ceux qui le diffusent, eux-mêmes sous le contrôle de ceux qui gouvernent.

Si le faux règne en histoire – histoire des événements politiques, comme histoire des religions – c’est moins parce que le mensonge serait pratiqué et entretenu systématiquement, en tant qu’affirmations irrecevables par rapport à une vérité, par ailleurs particulièrement difficile à établir et à prouver, que parce que des données qui, celles-là, sont facilement vérifiables ne sont pas dites pour des raisons qu’il s’agit d’expliquer.

Le faux en histoire dans sa manifestation la plus courante n’est pas du tout le mensonge ; c’est, en réalité, l’omission ; c’est aussi l’interprétation, c’est la présentation, c’est l’enfermement dans le paradigme, c’est-à-dire une « Conception théorique dominante ayant cours à une certaine époque dans une communauté scientifique donnée » qui survalorise les faits et les explications qui lui conviennent  et exclut tout autre fait, ou tout autre hypothèse qui déstabiliserait un certain savoir. Le faux en histoire, ce n’est pas l’invention d’une fiction qui remplacerait la réalité, c’est l’édulcoration d’une certaine réalité connue mais gênante, c’est l’interdiction d’accroître le savoir dans une direction qui gênerait.

Pourquoi parler non seulement du « faux », mais d’une « culture » du faux ? La raison en est que cette situation est voulue, entretenue et, paradoxalement, dans le même temps, généralement inaperçue. Le faux est souvent indétectable parce qu’il est omniprésent. On peut donner dans le faux sans réellement s’en douter, que l’on diffuse le faux (les spécialistes) ou que l’on reçoive le faux (le public). Nous y sommes, de tous temps et en toutes matières, accoutumés. Nous sommes conditionnés. Nous sommes formatés.

La raison de situation, c’est  l’idéologie qui, quoique omniprésente, se cache souvent grâce à des artifices dont l’un des plus efficaces et des moins soupçonnés est, précisément l’histoire. Rappelons-nous cette citation de l’extraordinaire « 1984 » de George Orwell, dont le héros est, justement, historien, Winston Smith : « Celui qui contrôle le présent contrôle le passé ; celui qui contrôle le passé contrôle le futur ».

Par rapport aux  origines du christianisme du christianisme, par exemple, tout est organisé pour présenter comme certaine une histoire qui, d’un point de vue strictement rationnel, ne saurait, dans le meilleur des cas, être présentée que comme hypothétique. Là où les raisons de douter  devraient avoir leur légitime place, ce sont les raisons de croire qui sont survalorisées. Une période a prévalu où le doute allait devenir la norme ; mais la foi religieuse allait s’en trouver menacée. Des œuvres entières de savants comme Renan, Loisy, Turmel, Reinach, Guignebert et d’autres sont passées aux oubliettes. Le savoir a reculé parce qu’il allait gêner.

Il n’en va pas différemment en histoire politique (ou histoire générale) : il faut que la France ait été fondée par Clovis, que la Révolution soit l’invention de la Liberté  de l’Eglité et de la Fraternité, que la IIIème République ait redécouvert la démocratie, elle-même inventée au Vème siècle avant Jésus-Christ par Aristote… etc…

Une nation, un peuple ne saurait vivre sans un système de valeurs partagées qui constituent le ciment unissant les innombrables individus. C’est cela la base de l’idéologie et c’est indispensable. Au demeurant, l’idéologie n’est pas en soi une tare. Des idéologies peuvent être criminelles, telles le nazisme ou le stalinisme. Notre idéologie commune est le républicanisme. Il n’y a pas particulièrement lieu de le regretter. Mais l’idéologie n’est en rien un ingrédient qui se marie facilement avec les exigences du savoir historique.  Il suffit d’imaginer un instant ce que serait l’histoire de la Révolution française, si au XIXème les tentatives de Restauration l’avaient emporté.

Le Livre Libre appelle donc de ses vœux, pour l’histoire des origines du christianisme une histoire dé-théologisée et pour l’histoire des origines de la démocratie, telle que nous la connaissons (qui n’a rien à voir avec la « démocratie » athénienne) une histoire dé-idéologisée. L’histoire dé-théologisée ou l’histoire dé-idéologisée est donc une histoire où la réalité des faits – aussi difficiles à établir et problématiques qu’ils puissent être – l’emporte sur l’exigence des valeurs, quoi qu’il puisse en coûter philosophiquement ou politiquement.

Jean-Paul Yves Le Goff,
Philosophe, docteur en histoire.